Votre travail pourrait disparaître demain sans que personne ne s’en aperçoive ? Et si c’était la meilleure nouvelle de l’année ?
Si votre poste disparaissait demain, qui s'en apercevrait ? Quatre livres pour transformer une question désagréable en point de départ, et par lequel commencer.
Faites l’exercice une fois, honnêtement. Si votre poste disparaissait demain matin, qui s’en apercevrait ? Vos clients ? Vos collègues ? Votre entreprise ? Ou simplement le service paie ?
La question est brutale, et beaucoup de gens connaissent la réponse sans se la formuler jamais. Ils remplissent des tableaux que presque personne ne consulte, organisent des réunions pour préparer d’autres réunions, produisent des rapports dont personne n’attend les conclusions, résolvent des problèmes que l’organisation a elle-même créés. Le salaire tombe, le poste est stable. Et pourtant, le soir, une fatigue étrange demeure — pas celle de quelqu’un qui a trop travaillé, celle de quelqu’un qui a dépensé son énergie sans savoir pourquoi.
Une distinction s’impose. Un travail peut être répétitif, administratif, peu spectaculaire, et parfaitement utile. Un travail prestigieux peut ne produire presque rien. La question n’est donc pas « mon travail est-il utile ? » mais : « ce que je fais a-t-il assez de sens pour que je veuille y consacrer une part importante de ma vie ? » Elle est plus difficile, et plus importante. Parce que le jour où l’on accepte de regarder son travail en face, une autre question devient enfin possible : alors, qu’est-ce qui mériterait mon temps ?
Les quatre livres qui suivent la prennent dans l’ordre : nommer le problème, comprendre ce qui manque, voir à quoi ressemble un chemin, cesser de croire qu’il est trop tard.
1. Commencez par mettre un nom sur ce que vous ressentez

Bullshit Jobs — David Graeber
Graeber était anthropologue, et il a fait ce qu’un anthropologue fait : il a écouté. Des centaines de témoignages de gens qui considéraient eux-mêmes leur emploi comme inutile. Il en tire une définition provocatrice — un travail dont celui qui l’occupe pense qu’il ne devrait pas exister — et une typologie qui fait sourire jusqu’au moment où l’on reconnaît son propre bureau : les postes qui servent à faire paraître quelqu’un d’important, ceux qui consistent à cocher des cases, ceux qui réparent en permanence des problèmes évitables, ceux qui permettent à une organisation de donner l’impression qu’elle fonctionne.
L’intérêt du livre n’est pas de vous convaincre que votre emploi est inutile. C’est de mettre des mots sur un malaise que vous aviez du mal à expliquer. Il y a une différence entre « je suis fatigué de travailler » et « je suis fatigué de consacrer mes journées à quelque chose dont je ne comprends plus l’utilité ». La seconde phrase ouvre une autre conversation, et le soulagement qu’on éprouve à la lire est déjà un indice.
Pour qui ? Celui ou celle qui rentre le soir épuisé sans avoir produit quelque chose qui compte, et qui se demande si le problème vient de lui.
2. Ensuite, cherchez ce qui vous manque réellement

Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie — Viktor E. Frankl
Frankl était psychiatre à Vienne quand il a été déporté. Il a survécu aux camps et en a tiré une question fondamentale : qu’est-ce qui permet à un être humain de continuer dans une situation à laquelle il ne peut pas échapper ? Sa réponse tient en un mot, le sens. Ceux qui tenaient avaient une raison de tenir — une personne à retrouver, une œuvre à achever, une responsabilité, ou simplement une manière de se tenir face à ce qu’ils ne pouvaient pas changer. Il reprend une formule devenue célèbre : celui qui a un pourquoi peut supporter presque n’importe quel comment.
La seconde partie du livre expose la logothérapie, sa méthode. Le sens ne s’invente pas de toutes pièces : il se découvre, dans ce qu’on accomplit, dans ceux qu’on aime, dans la façon dont on répond à ce que la vie impose.
Transposé au travail, le message est net. Ce qui vous épuise n’est pas la quantité, c’est l’absence de raison suffisante. On peut travailler dix heures sur quelque chose qui compte et rentrer fatigué mais satisfait ; six heures sur quelque chose de vide et rentrer avec une fatigue bien plus profonde. La question n’est donc pas « comment supporter davantage mon travail ? » mais « qu’est-ce qui mériterait mon énergie ? »
Pour qui ? Celui ou celle qui a déjà essayé les vacances, le changement d’équipe, le télétravail, et qui sent que le problème n’est pas dans les conditions de travail. Il est plus profond.
3. Puis regardez à quoi peut ressembler un chemin

Le Guerrier pacifique — Dan Millman
Après deux livres qui analysent, celui-ci raconte. Un jeune gymnaste promis à une brillante carrière rencontre une nuit un pompiste qu’il surnomme Socrate, et cette rencontre va démonter, pièce par pièce, tout ce qu’il croyait savoir sur la réussite, le contrôle et le bonheur. Le roman est largement autobiographique, et c’est le plus lu de sa catégorie depuis quarante ans.
Pourquoi un roman ici ? Parce que lorsqu’on cherche sa voie, on voudrait une méthode, un plan, une liste d’étapes — et qu’un chemin de vie ne ressemble pas à ça. Il se découvre en avançant, en se trompant, en changeant d’avis, en découvrant que ce qu’on croyait vouloir ne convenait pas. Millman raconte cette transformation plutôt qu’il ne l’explique. On ne retient pas une théorie ; on retient des scènes, et certaines reviennent au moment où l’on en a besoin.
Pour qui ? Celui ou celle que les manuels fatiguent, et qui comprend mieux les choses à travers une histoire.
4. Enfin, arrêtez de croire que vous avez raté le moment

Arrêtez de vous trouver des excuses ! — Wayne W. Dyer
« C’est trop tard. » « Je suis trop vieux. » « Je n’ai pas le temps, pas les moyens. » « J’ai une famille. » « J’aurais dû commencer il y a dix ans. » Dyer s’intéresse à toutes ces phrases que nous employons pour expliquer pourquoi nous ne faisons pas ce que nous savons vouloir faire.
Il ne prétend pas que ces contraintes sont imaginaires. Des enfants, un crédit, peu de ressources : tout cela change réellement les possibilités. Mais entre une contrainte réelle et une excuse devenue automatique, il y a une différence, et c’est elle que Dyer vous invite à examiner. Le livre est le plus direct des quatre. Il ne parle pas de sens ni de chemin : il parle du moment où l’on sait qu’il faudrait bouger et où l’on repousse — l’année prochaine, quand les enfants seront grands, quand j’aurai plus d’argent, quand je serai moins fatigué. Le problème, c’est que « plus tard » a une propriété étrange : il peut durer toute une vie.
Pour qui ? Celui ou celle qui sait à peu près ce qu’il voudrait changer, et qui trouve encore chaque année une bonne raison de commencer l’année suivante.
Par lequel commencer ?
Commencez par Frankl, même si Graeber ouvre cet article. Graeber vous aide à identifier ce qui vous dérange ; Frankl vous oblige à poser la question qui compte — qu’est-ce qui mérite mon temps ? — et il la pose depuis un endroit où personne ne peut le contredire.
Cette question ne mène pas forcément à la démission. Votre travail actuel peut financer la transition : vous former, construire un projet le soir, économiser, tester une idée, ou simplement comprendre ce que vous ne voulez plus.
Puis Bullshit Jobs, pour mettre des mots précis sur ce que vous vivez. Le Guerrier pacifique quand vous aurez besoin de voir un chemin plutôt que d’en lire la théorie. Et Arrêtez de vous trouver des excuses ! le jour où vous saurez ce que vous voulez et où vous ne bougerez toujours pas.
Une dernière chose
Découvrir que son travail ne sert à rien n’est pas une catastrophe. C’est une information. Elle dit quelque chose sur la façon dont vous employez votre temps, votre énergie et vos capacités — et une information désagréable reste une information utile.
Vous n’avez pas besoin de tout quitter demain matin, ni de savoir tout de suite ce que vous voulez faire à la place. Commencez par une question plus simple : si je devais consacrer les dix prochaines années à quelque chose qui compte réellement pour moi, qu’est-ce que ce serait ? La réponse peut venir progressivement, par un livre, une rencontre, un projet, une tentative. L’important est de ne plus confondre la stabilité avec la satisfaction, ni l’habitude avec la vocation.
Votre travail pourrait effectivement disparaître demain sans que le monde s’arrête. C’est une pensée difficile. C’est aussi une liberté : à partir du moment où vous cessez de mesurer votre valeur à l’importance de votre poste, vous pouvez enfin vous demander où votre temps aurait le plus de valeur.
Et cette question-là pourrait bien être le début de votre véritable travail.
Les quatre livres sont dans la bibliothèque, rayon Trouver sa voie.